Les aveugles – LOD (Gent)

Patrick Corillon & Daan Janssens, d’après Maurice Maeterlinck

Maurice Maeterlinck partage le sort de nombreux autres Prix Nobel de littérature : quelques rues ou avenues portent son nom, ses œuvres complètes sont disponibles en éditions de luxe, mais ses pièces sont rarement jouées (exception faite de Pelléas et Mélisande, grâce à Claude Debussy).

En 2011, LOD présentera Les Aveugles (1890), un joyau oublié du symboliste gantois, dans une version adaptée pour ensemble de chambre. Il y aura exactement cent ans que Maeterlinck (qui avait à peine quarante ans à l’époque) a reçu son Prix Nobel.

LOD reste fidèle à sa méthode de travail habituelle, consistant à réunir des créateurs d’horizons différents. Pour l’adaptation de la pièce en un acte de Maeterlinck, brève mais non moins fascinante pour autant, le jeune compositeur gantois Daan Janssens (né en 1983) et le plasticien et homme de théâtre liégeois Patrick Corillon (né en 1959) unissent leurs forces. À côté de ses activités de compositeur, Janssens dirige le Nadar Ensemble, spécialisé dans l’interprétation de musique contemporaine, notamment de compositions de Luciano Berio, Stockhausen et Morton Feldman.

L’œuvre de Patrick Corillon, plasticien de formation, se situe à la croisée de la littérature, du théâtre et de l’art des installations. Si les supports et médias qu’il emploie changent continuellement, les thématiques de son travail présentent une remarquable homogénéité. Chacune des œuvres évoque les rapports entre la tradition culturelle et la modernité, l’identité et le langage. L’artiste reprend ces thèmes dans son interprétation des Aveugles.

Un aveugle au musée

Dans les années 1880, la presse parisienne acclama Maeterlinck, qui n’avait guère plus de vingt ans, comme l’un des auteurs dramatiques les plus talentueux du moment. Sa voix et son style furent jugés sans précédent, sa vision du théâtre et du tragique inédite. Le théâtre d’avant-garde de « l’enfant terrible » gantois, allant à l’encontre des normes établies, trouva un écho quasi immédiat chez les grands compositeurs de l’époque. Pelléas et Mélisande, une pièce qui ne connut qu’une représentation unique en 1893, fut mise en musique par de nombreux compositeurs majeurs ou leur inspira l’une de leurs œuvres. Outre Claude Debussy (1902), ce fut le cas pour Gabriel Fauré (1989), William Wallace (1900), Arnold Schönberg(1903) et Jean Sibelius (1905), et ce même si Maeterlinck était totalement dépourvu de sens musical (non sans ironie, Claude Debussy eut dans l’une de ses lettres cette petite phrase à propos de Maeterlinck : « Il va dans une symphonie de Beethoven comme un aveugle dans un musée… »). Mais si l’impact de Maeterlinck fut considérable sur les compositeurs qui étaient ses contemporains, il est étonnant à quel point ses œuvres furent ignorées après la Seconde Guerre mondiale. L’exception est l’opéra de chambre Die Blinden (1989) du compositeur autrichien Beat Furrer (né en 1954), basé entre autres sur Les Aveugles de Maeterlinck (ainsi que sur des textes de Rimbaud, Hölderlin et Platon).

« Ne parlons pas de nos yeux »

À strictement parler, Daan Janssens et Patrick Corillon sont donc les premiers à adapter Les Aveugles pour le théâtre musical. Mais ce n’est pas un hasard si tant Beat Furrer que Daan Janssens ont choisi Les Aveugles. Selon Daan Janssens, il s’agit peut-être du texte le plus abstrait et le moins typiquement symboliste de Maeterlinck. À certains égards, Les Aveugles est plus proche d’En attendant Godot de Beckett que de Pelléas et Mélisande de Maeterlinck. En effet, dans Les Aveugles, nous ne retrouvons pas la féerie et les procédés symbolistes caractéristiques de ses autres textes dramatiques, comme cette personnification de concepts abstraits tels que l’Amour et la Mort – avec majuscule – qui semble souvent légèrement kitsch de nos jours.

Les Aveugles entraîne le spectateur dans le tâtonnement verbal de douze aveugles réunis en scène. Dans une forêt automnale plongée dans la pénombre, ils attendent le retour du prêtre qui les ramènera entre les murs protecteurs de l’institution qu’ils ont quittée le matin pour faire une promenade. Le prêtre, extrêmement âgé, est perché sur un rocher au milieu des aveugles, six d’un côté et six de l’autre. Il est mort, comme nous l’apprennent les didascalies détaillées de Maeterlinck précédant le texte. Dans la première partie des Aveugles, Maeterlinck réussit à créer un état zéro dramatique prolongé, composé de courtes répliques (dépassant rarement une seule phrase) des aveugles qui ne quittent pas leur place et parlent – au propre et au figuré – à côté les uns des autres, suscitant un effet comique à plusieurs reprises. Ils donnent leur avis sur le retour du prêtre. Les bruits menaçants qu’ils entendent, enflamment leur imagination : le vol d’oiseaux nocturnes, le vent dans les feuilles mortes, le ressac de la mer toute proche. Au fil de la pièce, leur interprétation des signaux que leur envoie la nature tend de plus en plus vers une catastrophe imminente : la mort.

Lorsque les aveugles découvrent le corps du prêtre décédé, Maeterlinck pousse le rythme dramatique au paroxysme, sans toutefois proposer un dénouement. Des pas s’arrêtent au milieu du groupe. « Qui êtes-vous? », crie une femme aveugle portant un bébé en pleurs dans les bras. « Ayez pitié de nous! » – Silence. – L’enfant pleure plus désespérément.

« Je ne connais pas la nature de ce bruit » :
 Les Aveugles en tant que parabole philosophique

Patrick Corillon souligne que son rôle dans cette production est celui de « plasticien ». Il tient à opposer un contrepoids tangible et matériel à la nature éphémère des textes et de la musique. Entre-temps, les discussions entre le compositeur et l’artiste ont abouti à un concept scénographique qui – soulignent-ils – pourra encore changer radicalement.

Le point de départ de Corillon et Janssens était cette question : quelle peut être l’importance des Aveugles en tant que parabole existentielle ? À quoi exactement les aveugles de l’histoire et, par extension, « l’homme occidental » sont-ils aveugles ? La réponse formulée par Patrick Corillon, et traduite sous une forme matérielle, propose une relecture radicale des Aveugles, influencée par l’écophilosophie de David Abram. Ce dernier affirme que l’homme occidental, contrairement aux peuples proches de la nature, s’est aliéné de son environnement et des expériences sensorielles qui y sont liées. Il établit un rapport entre cette aliénation et l’apparition de l’écriture (les origines de « l’histoire »), et plus particulièrement de l’alphabet. La langue écrite a rendu le langage muet et a émoussé nos rapports sensoriels au monde. Selon Abram, les peuples primordiaux sont toujours dans l’état précédant « la chute » dans l’état lettré ; leur langage est dérivé de la nature et à sa mesure. En revanche, l’homme occidental vit dans et par le monde, mais n’en fait plus l’expérience. Abram affirme que cette aliénation est à la base de l’exploitation catastrophique de notre écosystème.

Patrick Corillon ne tombe toutefois pas dans le piège qui consisterait à transformer Les Aveugles en une nième parabole apocalyptique proposant une impressionnante et captivante vision esthétisante de la fin des temps, anesthésiant par la même occasion la peur qu’elle nous inspire. Il établit des liens entre, d’une part, les idées d’Abram à propos de la langue, la dimension sensorielle et l’aliénation et, d’autre part, le langage de Maeterlinck. Corillon remarque que le langage des aveugles est remarquablement « creux » : « Les aveugles tentent de conjurer la menace de la forêt en échangeant des formules triviales et vides de sens. “J’ai peur quand je ne parle pas”, dit “le troisième aveugle de naissance”. Leurs paroles semblent creuses sous l’effet de leur usage quotidien, leur langage est banal et terne. Ils sont incapables de lire le langage de la forêt et de la nature. Le vent, le bruit des vagues et le bruissement des ailes des oiseaux sont de sinistres présages de la mort. Ce n’est qu’en touchant la dépouille du prêtre qu’ils font un pas pour s’éloigner du tâtonnement aveugle et se rapprocher de la clairvoyance : c’est une vision de leur mortalité. » Patrick Corillon voit donc la fin effrayante des Aveugles comme une tragédie existentielle au niveau individuel, mais également comme une réconciliation avec la nature dans la mort, une reconnaissance de la légèreté de l’existence : le flux et reflux incessant de la vie et de la mort, rien de plus qu’un frissonnement dans la perspective éternelle, comme la vibration de la corde d’un instrument.

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